Partager l'article ! Revue de presse cinéma - février 2012 : "Toussaint Louverture", "La Dame de fer", "Au pays du sang, du miel et de BHL": Toussaint Louverture&nb ...
Toussaint Louverture : modification de l'histoire ou modification de la morale de l'histoire ?
La sortie du film Toussaint Louverture (Philippe Niang, 2012) est apparemment l'occasion d'un débat sur la fidélité des fictions historiques à l'histoire réelle, débat dont nous pouvons extraire notamment l'opposition suivante :
« Pourquoi prendre autant de libertés avec l'histoire, interroge Gérard de Cortanze, exemples à l'appui : "La famille de Toussaint n'a jamais été séparée au fort de Joux en plein hiver mais à Saint-Domingue. Le père de Louverture n'a pas été jeté à l'eau par un Blanc, il était protégé par son maître et il est mort presque centenaire." Philippe Niang plaide coupable : "Si j'ai transposé la séparation de la famille de Toussaint dans la neige et inventé la noyade de son père, c'est pour montrer la violence qui était faite à ces gens. J'aurais réalisé un documentaire si j'avais voulu faire quelque chose de fidèle à l'histoire." Et de reconnaître "une vraie volonté de tricher pour restituer un récit romanesque capable de capter le plus grand nombre de téléspectateurs." »
Il faut remarquer qu'après tout, par définition même, la fiction utilise des représentations imagées de la réalité pour parler de celle-ci, et contient donc dans son principe même une modification de l'apparence des faits. Techniquement, cette apparence est ce qu'on appelle l'intrigue : la succession d'actions menées par l'ensemble des personnages du récit. Représenter des personnages historiques en train d'accomplir des actions probablement différentes de celles qu'ils accomplirent réellement est donc une possibilité offerte par le concept même de fiction historique. Rien de grave donc si l'on s'en tient à l'intrigue.
Néanmoins, cette modification de l'histoire devient beaucoup plus répréhensible lorsque les actions des personnages ont un contenu moral, car leur représentation à l'écran prend dès lors une tournure politique. Exemple donné ici : montrer le père du héros noir noyé par un Blanc alors que l'étude historique de ce personnage indique que son père fut protégé par un Blanc est clairement utilisée pour différencier les positions morales dans la fiction de celles qui furent prises dans la réalité, et ainsi rendre l'histoire conforme à un antiracisme contemporain qui a désormais tous les traits d'une idéologie totalitaire.
« Biopics : la politique sacrifiée ? »
Suffisamment rare pour être signalé, voici une remarque pertinente trouvée dans un article du Point consacré au film La Dame de fer (Phillyda Lloyd, 2012) :
« Les biopics d'hommes et de femmes de pouvoir tendent aujourd'hui à dépolitiser leurs sujets. On s'intéresse moins à l'action du "grand homme" qu'à l'âpreté de ses conflits psychologiques et de ses blessures personnelles : le politique est vu, de préférence, par le prisme de l'intime... jusqu'à l'absurde. De nombreuses critiques font aujourd'hui reproche à La Dame de Fer d'occulter l'action de Margaret Thatcher. Le discours d'un roi prenait pour ligne directrice la lutte de George VI contre le carcan du handicap. The Lady se concentre non pas sur les combats de l'opposante birmane, mais sur les sacrifices amoureux et familiaux qu'ils lui ont coûtés. »
Source : http://www.lepoint.fr/cinema/biopics-le-naufrage-politique-14-02-2012-1431433_35.php
Voir aussi : http://www.filsdefrance.fr/breves/scenario-de-coton-pour-dame-de-fer/
Au pays du sang et du miel : vendre des idées grâce à l'émotion
L'article que Paris Match consacre à la sortie du film Au pays du sang et du miel (Angelina Jolie, 2012) révèle une fois de plus le rôle central de l'émotion dans le très
sournois marketing des idées, dont Hollywood s'est fait une spécialité.
D'abord, les larmes d'Angelina Jolie, incapable de retenir son émotion lors de la présentation du film. Peu importe les raisons réelles de ces pleurs ; ils indiquent bien qu'on n'est ptout à
fait dans le domaine des idées.
Ensuite, remarquons le choix du genre : le film n'est pas un thriller, encore moins une enquête policière où la révélation de la vérité serait l'objectif majeur du héros et de ses alliés. C'est avant tout une histoire d'amour – un amour qui plus est impossible.
Dans la réaction de la réalisatrice à la « polémique » que son film a généré auprès des gens ne réduisant pas les Serbes à des « paysans sauvages », remarquons des choix de vocabulaire qui en disent long sur sa vision de la relation particulière de l'émotion à l'intelligence :
« "Je comprends que (le sujet) soit sensible", a réagi l’apprentie réalisatrice. "Mais je sais aussi que le peuple serbe est intelligent et ouvert d'esprit. J’espère qu’ils sauront faire la différence entre ce qui leur a été imposé et ce qu'ils ressentent dans leurs cœurs" » (C'est moi qui souligne)
Enfin, notons l'insistance de Paris Match sur la violence insoutenable des images de guerre montrées dans le film. Logique implacable, qui pousse deux entités médiatiques (un journal et un film) à utiliser l'émotion (ici, le dégoût) pour se faire leur place (s'attirer des clients et faire de l'argent) dans un système marchand valorisant la recherche individuelle de l'émotion afin de désamorcer et rendre impossible une recherche de spiritualité faisant obstacle au commerce, le tout sous couvert de valeurs exactement inverses de celles qui fondent ce système. Brillant.
Droit d'ingérence, connexion immédiate et très étroite entre une vision anti-Serbes de la guerre en Yougoslavie et une vision anti-Assad du conflit en Syrie, recours à l'émotion pour convaincre, rôle de la « communauté internationale » : la boucle politico-idéologique est bouclée et la marketing des idées accompli. Aucune surprise donc de retrouver notre meilleur ami Bernard-Henri Lévy en admirateur et soutien (qu'on imagine « inconditionnel », bien entendu) de ce film : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/02/14/97001-20120214FILWWW00397-cinema-bhl-invite-par-angelina-jolie.php
Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.
Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.
Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique).
Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?
A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.
On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.
En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.
Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs.
Thomas Boussion
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