Vendredi 29 juillet 2011 5 29 /07 /Juil /2011 09:00

 

Yves Lavandier est un auteur dramatique, cinéaste et script doctor. Il est très connu dans le monde scénaristique, et surtout en France, pour avoir écrit La Dramaturgie. Les mécanismes du récit, paru en 1994 et réédité en 2011 pour la cinquième fois.

 

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La réputation de « Bible du scénariste » attachée à cet ouvrage me semble en grande partie justifiée. Lavandier y dresse une liste impressionnante – tant dans sa longueur que dans ses détails – de règles d'écriture du récit dramatique. Il existe assurément d'autres ouvrages traitant du même sujet, mais celui-ci constitue probablement le manuel le plus cohérent, le plus approfondi, le plus universel, le plus convaincant et, au final, le plus utile qui soit tant pour les débutants que pour les scénaristes confirmés. En outre, les références aux œuvres sont innombrables, tant dans le théâtre que dans le cinéma, la télévision et même la bande-dessinée (l'index comporte environ quatre milliards d'entrées). En tout cas, cet ouvrage surclassait tous les autres en France jusqu'à ce que John Truby se fasse connaître, il y a peu, à travers ses « master class » et la traduction en français de son livre L'Anatomie du scénario, qui fait un véritable carton tant en librairie qu'auprès des professionnels du scénario eux-mêmes.

 

Deux livres, deux objectifs

Il n'est pas possible de comparer entièrement les deux livres, car leur méthode et leur objectif diffèrent. Lavandier propose une liste de règles et de principes illustrée par d'innombrables exemples. La Dramaturgie est avant tout une étude du récit, qui en dévoile les mécanismes (comme son sous-titre l'indique). De son côté, Truby l'Américain propose non pas une description de ces mécanismes, mais une méthode pour les appliquer. C'est d'ailleurs de cette manière qu'il commence son ouvrage, à travers l'exemple paradigmatique de la structure en trois actes : loin de la remettre en cause, Truby l'accepte, mais fait immédiatement remarquer que le fait de savoir ça (et par extension de connaître les mécanismes du récit) n'aide finalement en rien à construire un récit qui tienne la route. Son ouvrage proposera donc un véritable itinéraire, une marche à suivre, avec des choses à faire d'abord et d'autres à faire ensuite, le tout dans le bon ordre pour une efficacité maximale du scénariste et un impact maximal sur le public. Ce sont les deux principes qui gouvernent son approche : sortir du pétrin les scénaristes (y compris ceux qui connaissent par cœur la théorie de la dramaturgie) et plaire au public. Pour résumer par une métaphore, on pourrait dire qu'il existe entre La Dramaturgie et L'Anatomie du scénario la même différence qu'entre la classification périodique des éléments et l'équation d'une réaction chimique.

On voit tout de suite que ces deux approches différentes contiennent chacune quelque chose d'emblématique de la nationalité de leur auteur. Pour continuer de caricaturer, La Dramaturgie nous dit ce qu'est le monde, tandis que L'Anatomie du scénario nous apprend plutôt comment en faire partie. L'étude et le pragmatisme. La science et la technique. L'existence et la vie ? Mais trêve de caricature : ces deux approches sont hautement complémentaires, et l'on ne saurait d'ailleurs conseiller l'une sans l'autre. Les livres La Dramaturgie et L'Anatomie du scénario rassemblent à eux deux probablement quatre-vingt-quinze pour cent de ce qu'un scénariste peut apprendre par les bouquins (essayez de lire Syd Field après ça : vous aurez l'impression que lui et son éditeur français se foutent de votre gueule).

Venons-en donc au point qui nous intéresse le plus ici, celui qui établit une différence capitale entre ces deux ouvrages et contient le plus d'implications politiques  : leur traitement de la morale.

 

La morale dans le récit

Nous l'avons vu à plusieurs reprises sur ce blog, la méthode de Truby fait du débat moral la structure centrale du récit. Cela veut dire que pour l'essentiel, les récits faits à la sauce Truby (innombrables) constituent un débat sur la manière dont les hommes doivent se comporter dans la vie. Bien entendu, le débat moral ne suffit pas à l'efficacité du film. Il doit se développer à travers une intrigue, c'est-à-dire une succession d'actions des personnages – qui sont bien sûr des interactions –, se placer dans un univers asservi à la cause du débat, passer aussi par des symboles et des dialogues, etc.

La Dramaturgie ne semble pas proposer de point de vue particulier sur la place de la morale dans la construction du récit. Dans le chapitre « Caractérisation », Lavandier évoque bien sûr les caractéristiques morales des personnages, mais les place finalement au même niveau d'importance que les autres caractéristiques. Pour Truby, la caractérisation morale n'est pas seulement plus importante que le reste, elle précède l'invention même des personnages. Cela ne veut pas dire qu'il recommande de définir des valeurs morales, pour les faire ensuite incarner mécaniquement par des personnages. Cela veut dire que l'auteur doit penser aux actions morales que comportera le récit avant de songer à quels personnages les accompliront. Ainsi, dès le premier chapitre, dans l'élaboration de ce qu'il nomme la « prémisse » (une sorte de résumé organique de la totalité du récit), Truby recommande d'imaginer déjà quelle action morale le personnage principal pourra entreprendre pour vaincre sa faiblesse initiale ; la définition du réseau de personnages, avec adversaires, alliés, personnages secondaires, n'intervenant elle que bien plus tard, au chapitre 4.

 

Morale de l'auteur et morale du récit

Yves Lavandier ayant une influence non négligeable sur la scénarisation en France, il n'est pas interdit de penser que son « oubli » de la morale joue un rôle pas plus négligeable dans l'incapacité des productions audiovisuelles françaises à s'exporter. Je crois en effet pour ma part que la pauvreté morale (l'ambiguïté ne veut pas dire richesse) des productions françaises participe de leur incapacité à devenir universelles. Petit exemple. Dans L'Anatomie du scénario, Truby classe les désirs (ou objectifs) des personnages en fonction de leur noblesse*. Le moins noble serait « Survivre », car il est celui qui rapproche le plus de l'animalité, tandis que le plus noble serait « Sauver le monde ». Voilà ce qu'en dit Lavandier : « On comprend tout de suite pourquoi certains films sont plus efficaces que d'autres : ils brassent des valeurs archaïques, visent le cerveau reptilien du spectateur. En revanche, au fur et à mesure que je parcours la liste de Truby, je m'interroge. En quoi attraper un criminel est-il plus haut qu'accomplir quelque chose ? Et puis surtout la fin me laisse pantois. Sauver le monde serait l'objectif le plus noble du répertoire ? Je veux bien le croire si l'on considère La Liste de Schindler. Mais sauver le monde est aussi l'objectif des protagonistes des Tortues Ninja. » (p. 61).

Et alors, monsieur Lavandier ? Sous-entendez-vous par là que la nature des êtres sauvés par les héros rend leur action plus ou moins noble ? Ou sous-entendez-vous que le traitement humoristique des Tortues Ninja fait de leur objectif une chose moins noble que celui de Schindler (ce qui serait complètement faux, et vous le savez bien) ? De même, ne pas parvenir à déceler la différence morale essentielle entre « Attraper un criminel » (acte aux conséquences collectives importantes) et « Accomplir quelque chose » (sous-entendu, accomplissement individuel) me paraît assez étonnant. Sauf, bien sûr, à considérer que l'accomplissement individuel est une chose plus « noble » que l'intérêt général. Cela reviendrait à détacher la noblesse de la morale, ce que Truby et les scénaristes étatsuniens dans leur grande majorité ne font pas.

Dans tous les cas, dans ces conditions, il paraît soudain nettement moins étonnant que la fiction française plaise largement moins aux Français (je ne parle pas des scénaristes ou de la petite partie du public qui partage leurs origines sociales, leur mode de vie, leurs aspirations et leur morale, mais du reste majoritaire de la population) que la fiction étatsunienne. La lecture de l'ouvrage de Lavandier me paraît importante pour tout apprenti scénariste, car elle lui enseignera de très nombreuses techniques du récit ; mais elle lui fera aussi comprendre, s'il en est encore besoin, à quel point la morale des scénaristes eux-mêmes gouverne leur manière de construire leurs récits et, inévitablement, l'impact de ces derniers sur le public.

 

 


* La liste de Truby répertorie les objectifs en fonction de leur noblesse, mais aussi en fonction de l'intensité dramatique qu'ils sont susceptibles de générer dans le récit. Pour lui, d'ailleurs, les deux sont liés, car le récit serait une sorte de magnification de la vie, une manière d'en souligner les aspects les plus importants, tant sur le plan moral (collectif) que sur le plan émotionnel (individuel). L'objectif en haut de la liste est donc celui qui permettrait à la fois d'affirmer des valeurs nobles (car altruistes, les deux n'étant pas séparables dans la majorité des films hollywoodiens) et d'émouvoir au maximum le spectateur.

 

 

Voir aussi :

L'insupportable obsession d'Yves Lavandier envers l'esclavage des Noirs

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Publié dans : Livres - Par Thomas Boussion
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Commentaires

Bonjour

C'est une approche très intéressante, qui en tout cas, me fait réfélchir en tant que scénariste. C'est vrai qu''en France on a beaucoup de mal avec la notion de morale que, la plupart du temps, on interprète mal et que l'on assimile avec la volonté d'être un donneur de leçon et un passeur de messages... Etre moins trouble avec cette notion permettrait peut-être d'éviter le politiquement correct vs le manque d'engagement qui menace souvent notre écriture, nos intrigues et nos personnages. Pour y remédier, il est important d'être au clair avec ses "intentions" lorsque l'on écrit une histoire, ce qui n'est pas toujours le cas ! Ton approche en tout cas me permet de reconsidérer les remarques que l'on me fait parfois sur mes scénarios et sur mes personnages !

Bonne continuation !

Commentaire n°1 posté par Stéphanie le 29/07/2011 à 15h59

La question de la morale est une question intéressante, différemment traitée en effet par ces deux penseurs. Mais si vous voulez vraiment comparer Truby et Lavandier, vous devriez plutôt comparer "Anatomie d'un scénario" et "Construire un récit". C'est dans "Construire un récit" que Lavandier propose une méthode pour raconter une histoire.

Commentaire n°2 posté par Carole le 03/01/2012 à 22h05

@ Carole : Merci pour votre remarque. J'aurais dû effectivement comparer ce qui est comparable. Je vais de ce pas lire "Construire un récit", dont je ne connaissais même pas l'existence.

Commentaire n°3 posté par Thomas Boussion le 23/01/2012 à 19h35

Présentation


Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.

Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.

Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique). 

Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?

A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.

On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.

En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.

Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs. 

 

Thomas Boussion

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