Partager l'article ! Indiana Jones et la dernière croisade (Steven Spielberg, 1989): Ceux qui ont déjà essayé de construire un scénario en conviendront : l'écri ...
Ceux qui ont déjà essayé de construire un scénario en conviendront : l'écriture de la confrontation finale est un vrai casse-tête. La raison en est simple : tout ce que vous voulez exprimer dans votre histoire doit être condensé en une seule scène, ce qui oblige à définir à la perfection le débat moral et son issue, et à faire preuve d'une concision maximale dans les dialogues et les actions. Bien souvent, d'ailleurs, le dénouement n'est pas parfait et les scénaristes "bâclent" un aspect essentiel du film en l'éclatant sur plusieurs scènes (ce qui a pour effet de diviser d'autant la tension dramatique) parce qu'ils n'ont pas trouvé de solution idéale, ne sont pas parvenus à tout exprimer dans la même scène.
Heureusement pour l'apprenti scénariste, il existe dans l'histoire du cinéma au moins un final modèle, celui dont nous allons parler ici, à savoir la scène de fin d'Indiana Jones et la dernière croisade. Ces vingt dernières minutes de film permettent de mieux comprendre la manière dont un scénario hollywoodien peut véhiculer, par le véhicule du spectacle, un propos moral.
Dans cet article, nous nous intéresserons à la scène où Indiana Jones affronte les trois épreuves qui le séparent du Graal.
Rappel de l'intrigue
Indiana Jones cherche son père pendant la moitié du film, le retrouve, puis, le père étant lancé dans la quête du Graal, ils s'y mettent tous les deux. Indy hésite tout le long du film sur la question de la foi : faut-il croire au Graal ? Le père y croit déjà, Indy ne se prononce pas. Ils finissent par trouver l'emplacement de l'objet sacré : un temple perdu dans le désert en Turquie. Lorsqu'ils pénètrent dans le temple, les personnages sont capturés par les nazis. Le grand méchant blesse alors le père Jones pour obliger Indiana à aller chercher le Graal pour le sauver. La coupe du Christ est protégée par un chemin le long duquel sont installés des pièges mortels. Personne n'a jamais réussi à passer ces pièges. Indiana se lance, et doit affronter trois épreuves successives.
Première épreuve
La première épreuve est celle dite du "pénitent". Deux lames sortent des murs et coupent en rondelles celui qui s'aventure sur le chemin du Graal. Dans la vie réelle, il suffirait d'avancer avec une armure, de bloquer le système d'une manière ou d'une autre pour passer ; mais, pour les besoins du spectacle, les scénaristes ont placé Indiana en situation d'urgence (sauver son père mourrant) et ont choisi de ne pas expliquer pourquoi les nazis eux-mêmes n'ont pas réussi à passer.
L'indice laissé par le père dans son carnet est le suivant :
C'est un vocabulaire religieux. Indiana, qui n'est pas croyant, comprend qu'il n'a d'autre choix que de se prêter au jeu, et essaie de deviner le rapport entre cette phrase et le piège qu'il a devant lui. Il tente donc de comprendre ce qu'une affirmation religieuse peut exprimer sur le monde réel. C'est le premier pas moral du héros dans cette scène : il décide d'affronter la question des valeurs. Qu'est-ce qu'un pénitent ? Pourquoi passe-t-il et pas les autres ? Que faut-il (injonction morale) faire pour "passer", c'est-à-dire pour survivre ? Indy se lance intérieurement dans le débat, et établit la jonction entre la métaphore religieuse et le réel : le pénitent est humble, et donc :
Indy s'agenouille littéralement, évite les lames sorties des murs et "passe". Sa décision était donc juste : il a fait preuve d'humilité, et cela lui a permis de survivre. Bien sûr, le fait qu'il s'agenouille est avant tout un réflexe de survie plutôt qu'une décision morale. Mais peu importe, car le film n'est pas un essai moral, c'est une fiction, qui met en scène la morale. Les scénaristes ont choisi l'action physique, plus spectaculaire, pour métaphoriser l'attitude morale. Ils auraient pu montrer un Indiana Jones accomplir une véritable action d'humilité, mais cette attitude morale n'aurait pu assurer le spectacle. On reconnaît là un choix typiquement américain, et très pragmatique d'un point de vue commercial. Néanmoins, n'en déplaise aux détracteurs de ce genre de cinéma, le propos reste le même, et dans un final réussi, l'action et le spectacle ne nuisent pas à l'exposition du débat moral.
Seconde épreuve
La seconde épreuve est moins significative d'un point de vue moral, et constitue en quelque sorte le point faible de ce final. Il s'agit pour Indiana Jones de suivre "les pas de Dieu". Littéralement, il faut qu'il mette ses pieds sur les cases du sol qui composent, lettre après lettre, le nom de Dieu (Iehova)*. L'expression-clef de cette épreuve en résume l'intérêt :
Et c'est tout pour cette seconde épreuve. Elle formule clairement la manière dont un personnage pourra survivre aux pièges : il faudra qu'il suive les pas de Dieu, c'est-à-dire qu'il se montre moralement bon.
On s'en doute, Indiana Jones surmonte cette épreuve !
Troisième épreuve
Le troisième obstacle sur le chemin qui mène au Graal est, lui, limpide : il faut accomplir au saut physiquement impossible (le gouffre étant vraiment trop large, comme le résume le héros : "Personne ne peut sauter ça.") Les scénaristes ont eu là une idée de génie pour faire comprendre au spectateur la seule issue possible pour accéder au Graal : si le saut physique n'est pas possible, il sera spirituel. Rien que ça.
Indiana Jones récapitule donc à l'attention du spectateur ce qu'il vient de comprendre :
Tout simplement. Pour établir la jonction entre la morale religieuse et le réel dont elle est censée parler, Indiana Jones va sauter physiquement pour avancer moralement.
Peu importe qu'on soit pour ou contre la morale religieuse ; ce n'est pas ici ce qui nous intéresse. Ce que je tenais à souligner, c'est que cette scène est parfaitement scénarisée, dans la mesure où elle fournit un spectacle très stimulant qui exprime très clairement un débat sur les valeurs et oblige le héros à prendre une décision morale.
* (Note du 02/05/2012) Rappelons que le message de Jésus, s'il marque bien une rupture franche avec les élites juives de l'époque (et non pas avec le peuple juif), est aussi une prolongation d'un certain judaïsme en tant que foi en la parole de Dieu, ce que les Evangiles résument dans la célèbre phrase de Jésus : "Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir." Jésus serait donc venu non pas pour rompre avec la parole de Yahvé, mais pour enfin la faire appliquer parmi les hommes, ce que les élites de l'époque avaient empêché jusqu'alors – notamment sous l'influence des Lévites puis des pharisiens. Cette seconde épreuve d'Indiana Jones, où celui-ci est censé suivre à la lettre le chemin tracé par Yahvé, n'est donc pas incompatible avec, notamment, le catholicisme. À condition bien sûr que ce chemin de Yahvé fasse référence aux parties de l'Ancien Testament/Torah qui restent compatibles avec le catholicisme ; ceux qui ont lu notamment le Lévitique et le Deutéronome conviendront sans peine de leur incompatibilité totale avec le Nouveau Testament (et j'invite ceux que cette incompatibilité étonne – tous ces textes cohabitant dans le corpus officiel de la Bible chrétienne – à chercher par qui, quand et dans quel but ont été rédigés les livres problématiques, ce afin de comprendre leur éventuelle fonction politique).
Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.
Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.
Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique).
Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?
A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.
On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.
En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.
Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs.
Thomas Boussion
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