Partager l'article ! Analyse d'une scène d'ouverture : Independence Day (Roland Emmerich, 1996): Le début du film Independence Day va nous servir à illustrer quelq ...
Le début du film Independence Day va nous servir à illustrer quelques principes de l'utilisation de l'univers du récit comme soutien à l'intrigue, aux personnages, au thème, etc.
Dans un film, l'univers apparaît évidemment sous forme visuelle. Il est composé d'objets, de paysages, de couleurs, de textures, de matières, etc. Tout ce qui entoure les personnages et qui apparaît à l'écran peut-être considéré comme faisant partie de l'univers. On comprendra qu'il est donc impossible de le maîtriser entièrement. Mais les grands scénaristes se reconnaissent sans doute justement en partie par leur utilisation la plus étendue possible des ressources offertes par le décor.
Autant parler concrètement, lançons-nous dans l'analyse du début du film. Emmerich n'étant pas réputé pour faire dans la nuance, on se doute que cet exemple d'utilisation de l'univers est simple, voire simpliste. Mais elle a ici le mérite de nous apprendre à la fois comment donner du sens au décor (tout ce qui est anodin tue le sens, et par là réduit l'intérêt du film, et il faut donc tout calculer), et comment construire une bonne scène d'ouverture.
Générique du début
Dès que le logo 20th Century Fox disparaît, l'univers est posé et définit le genre. Le générique commence par des lettres aux contours lisses, épurés et futuristes , bleues-grises aux reflets métalliques et projetées sur un fond noir, le tout rappelant les étoiles perdues dans l'espace (une typographie "technologique" en quelque sorte). D'emblée, si l'on n'était pas au courant, la première seconde du film fait savoir au cerveau qu'il est bien en train de regarder un film de science-fiction :
Je ne sais pas pour vous, mais ça me rappelle quelque chose :
Si le générique avait été écrit avec des lettres manuscrites du style XVIIIème siècle, on conviendra que l'effet eût été différent et quelque peu incongru.
Première scène
La première scène a lieu sur la Lune. C'est un paysage désertique, hostile. La toute première image est celle du drapeau américain que les astronautes des missions Apollo y ont planté. Ici, pas de dialogue, pas de voix off, pas de texte pour accompagner l'image, mais celle-ci parle d'elle-même : le drapeau américain est mis en valeur par sa droiture au milieu d'un désert inhospitalier. La musique patriotique (clairon et roulements de tambour) qui accompagne l'image renforce cette idée.
La caméra descend, et montre, sous le drapeau, la plaque que les astronautes ont apportée avec eux et qui "décrit" l'humanité entière et ses intentions pacifiques. Pendant ce temps, on entend l'enregistrement des paroles de Neil Armstrong, qui lit la plaque (où l'"humanité" a écrit... en anglais).
Dans le plan qui montre la plaque, on remarque un détail qui n'a rien d'anodin : de la poussière vole et balaye légèrement l'objet. (NB : Le fait que ce soit rigoureusement impossible en raison de l'absence d'atmosphère et donc de vent à la surface de la Lune n'a aucune importance, puisque nous sommes dans une oeuvre de fiction ; un peu comme le bruit des vaisseaux spatiaux dans Starwars). Ce "vent" a pour but de suggérer l'idée du temps qui passe, ou qui a passé. Cette plaque n'a pas bougé, elle a résisté aux années, comme le drapeau d'ailleurs. On suggère ainsi que l'oeuvre des hommes, figurée par leur voyage sur la Lune, a jusqu'à maintenant résisté à la destruction et hissé l'humanité vers l'immortalité.
Toutefois, la poussière s'intensifie devant la plaque et devient étrange, voile la vue du texte et des symboles de l'humanité. Le plan suivant montre les traces de pas des astronautes laissées dans le sol. Le sol lunaire est alors pris d'un tremblement qui efface les traces. Puis, un plan large montre une ombre gigantesque avancer à la surface de la Lune et plonger dans l'obscurité le drapeau, puis le module lunaire. Sur le plan suivant, on suit l'ombre, et la caméra remonte pour laisser voir sa destination : la Terre. Le plan s'achève sur notre planète vue depuis la Lune, mais sans qu'on aperçoive le sol du satellite, ce qui fait que notre planète semble perdue dans l'espace, seule et faible face à cette "ombre" qui s'avance vers elle.
On aura compris ce que tout cela, qui est extrêmement calculé, veut provoquer chez le spectateur : le sentiment de danger et le besoin de protection. On commence sur le drapeau étatsunien pour dire que les protagonistes de l'histoire appartiendront à cette nation, puis on élargit sur une plaque réalisée "au nom de l'humanité" par les américains, pour signifier que ce qui concerne l'Amérique concerne tout le monde. On finit sur la Terre pour dire que la menace symbolisée par l'ombre géante concerne non seulement l'humanité, mais aussi son lieu total de vie, et attaque donc une humanité incapable de s'échapper. Ce sera donc, entre l'ombre et les hommes (représentés par les Américains), un combat à mort.
Je ne vais pas faire tout le film comme ça, il y aurait trop à dire. Mais on comprend en tout cas à la lumière de cet exemple simple l'une des fonctions principales de la scène d'ouverture : elle plonge le spectateur dans le récit en lui faisant sentir d'emblée le thème général et les grands enjeux qui animeront les personnages. Pour cela, dans Independence Day, les scénaristes n'ont pas fait parler les personnages ; ils ont simplement utilisé le décor, les objets et leur signification, les oppositions visuelles, les contrastes et mouvements, bref, tout ce qui compose l'univers de la scène.
Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.
Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.
Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique).
Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?
A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.
On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.
En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.
Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs.
Thomas Boussion
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