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Le héros, son adversaire principal et l'univers du récit sont étroitement connectés. Pour expliquer cela, une fois n'est pas coutume, commençons par des exemples.
Le héros et l'adversaire principal : opposition psychologique et morale
Exemple : The Girl Next Door (Luke Greenfield, 2003)
Héros : Le geek
Adversaire principal : L'actrice porno
Le héros a pour adversaire principal la personne qui attaque le plus sa faiblesse principale, qui est la plus à l'aise dans les domaines où il est mal à l'aise. En l'occurrence, les scénaristes ont choisi de faire de la découverte de la sexualité le sujet central du film, et ont donc choisi un héros puceau et une actrice porno pour incarner à ce sujet les deux point de vue principaux qu'ils ont identifiés (inexpérience totale et expérience totale).
Pour des précisions et plus d'exemples sur cette opposition basique, voir L'opposition héros/adversaire (Die Hard, The Girl Next Door, Toy Story, Star Wars...)
Héros, adversaire principal et mélange des genres
Exemple : Lucky You (Curtis Hanson, 2006)
Huck Cheever, joueur professionnel de Las Vegas, est connu pour être un flambeur aux tables de Texas Hold'em, se laissant souvent emporter par ses émotions. C'est sa faiblesse
psychologique : elle n'a de conséquence que sur lui (l'empêchant d'accéder au plus haut niveau). Dans sa vie privée toutefois, Huck prend garde de ne jamais s'investir émotionnellement.
C'est sa faiblesse morale, dans le sens où, inévitablement, Huck finit par faire souffrir les autres, en l'occurrence les femmes qu'il séduit. Huck a deux adversaires principaux, qui
correspondent aux deux genres sur lesquels est basée la structure générale du film :
Le dernier tiers du film met en scène la table finale des World Series of Poker. Après élimination des autres joueurs, Huck se retrouve face à son père et à Jason, un joueur amateur issu des tournois online. Billie est dans les tribunes, ce qui a son importance : Huck agit sous son regard ; elle fait partie de la balance sur laquelle il pèse ses décisions. Huck affronte donc ses deux adversaires principaux en même temps (NB : structurellement, Jason n'est pas un adversaire du héros mais un personnage secondaire, poursuivant un désir propre, d'où la nécessité pour les scénaristes de le faire coucher sa main pour laisser le héros et son adversaire s'affronter). Pour schématiser, la décision finale du héros consistera pour lui à choisir d'adopter l'état d'esprit de son père ou celui de Billie.
Cet exemple montre que l'adversaire n'est principal que par rapport à la structure d'un genre. Si un film emprunte sa structure à un seul genre, l'un des adversaires se distinguera clairement des
autres comme adversaire principal. S'il est basé sur les structures respectives de plusieurs genres et si, comme c'est souvent le cas dans les histoires d'amour par exemple, le héros poursuit
plusieurs objectifs à la fois (est animé par plusieurs désirs distincts), alors chaque ligne de désir sera obstruée par un personnage plus que par les autres. Si le héros est animé par des désirs
différents mais de puissances équivalentes, il aura ainsi plusieurs adversaires principaux.
Cela vaut aussi pour les adversaires secondaires : ils ne sont adversaires que par rapport à une ligne de désir spécifique.
Autre exemple multigenre : Le Seigneur des Anneaux
Le personnage d'Aragorn est animé par au moins deux désirs simultanés : être avec la femme qu'il aime et aider le héros à accomplir son voyage (structurellement, ce personnage est un allié du héros). D'où deux genres majeurs et structurants pour ce personnage : l'histoire d'amour et le mythe.
Son adversaire principal dans le genre « histoire d'amour » est Arwen, la femme qu'il aime (voir plus bas). Son adversaire secondaire pour ce même genre est le père d'Arwen, et son troisième adversaire est Eowyn, une femme amoureuse de lui.
Son adversaire principal dans le genre « mythe » est Sauron. Principe du mythe : l'histoire est un voyage au cours duquel le personnage accomplit sa destinée. Le film respectant la structure classique du genre, Aragorn rencontre successivement un nombre impressionnant d'adversaires secondaires. Les plus puissants sont Saroumane et les Cavaliers Noirs.
Héros et adversaire principal dans le genre histoire d'amour
Dans une une histoire d'amour, l'adversaire principal du héros est presque toujours la femme qu'il aime. C'est elle en effet qui peut attaquer ses faiblesses, plus que ses autres adversaires. Par exemple, c'est elle qui peut sanctionner le plus durement les infidélités, le mensonge, la trahison, le manque de confiance, etc., bref, tout ce qui rend leur union impossible en raison de leur différence de valeurs. C'est elle qui peut le plus faire souffrir le héros car dans la mesure où il l'aime, elle possède sur lui un pouvoir énorme, notamment celui de le faire souffrir en s'éloignant de lui, voire de l'anéantir en le quittant. C'est donc elle qui peut le plus exploiter la faiblesse intrinsèque de tout héros d'histoire d'amour : sa vulnérabilité émotionnelle. A l'inverse, c'est aussi elle qui peut le plus le rendre heureux. C'est donc elle qui, d'une manière générale, a le plus le pouvoir de changer les états psychologiques du héros.
Ce n'est pas à sens unique : le héros aussi peut blesser son adversaire ou la rendre heureuse. Il est donc aussi l'adversaire principal de la femme qu'il aime.
Durant la période où ils ne sont pas encore ensemble, les deux ont le même désir : obtenir l'amour de l'autre. Et ils se battent pour ça. Quand ils l'ont obtenu ou ont l'impression de l'avoir obtenu, ils se battent toujours dans la même direction : pour le garder.
L'histoire d'amour superpose le plus souvent deux désirs simultanés pour chacun des deux amants : un désir propre et extérieur au couple (exemple : objectif professionnel) et le désir de l'amour de l'autre. La plupart des histoires d'amour utilisent les premiers pour empêcher les seconds, car les amants ne peuvent rester ensemble que s'ils apprennent à respecter l'individualité de l'autre. Dans la mesure où ils ont des faiblesses, ils ne comprennent pas tout de suite en effet qu'ils doivent accepter de laisser l'autre poursuivre son propre but. Ils s'écrasent l'un et l'autre, s'empêchant ainsi mutuellement d'exprimer leur individualité et d'être vraiment heureux. Leurs faiblesses morales respectives les entraînent aussi dans des comportements de trahison (non respect des valeurs de l'autre, notamment la fidélité).
La résolution d'une histoire d'amour passe donc le plus souvent par l'acceptation à la fois des erreurs de l'autre et de ses propres erreurs.
Adversaire principal et univers du récit
Exemple : Toy Story (John Lasseter, 1995)
Héros : Woody
Adversaire principal : Buzz
Le sujet central du film est la manière dont les gens appréhendent le temps qui passe, et leur propre vieillissement. Comme univers, les scénaristes ont choisi la chambre d'un enfant. Comme
personnages, les jouets de cet enfant. L'enfant lui-même, en tant qu'être destiné à vieillir, représente la loi suprême de cet univers : il incarne le temps qui passe.
Le héros, lui, est un jouet présent depuis longtemps dans l'univers du récit. C'est un cow-boy, personnage qui aux États-Unis est l'incarnation de la tradition. Très logiquement, son adversaire principal est un jouet moderne. Cet adversaire est le plus à même de révéler (à tous, y compris au héros lui-même) la faiblesse psychologique du héros : il appartient au passé. Buzz et Woody se battent pour un même objectif : être le jouet préféré d'Andy, leur propriétaire. (Motivation de Woody : donner un sens à son existence). Buzz, par sa nature même, est de tous les jouets celui qui pourra le plus facilement ravir à Woody sa place de préféré.
Andy, l'enfant, n'est pas l'adversaire principal de Woody. Il fait plutôt partie de l'univers du récit, c'est-à-dire de tous les éléments qui exercent une pression passive sur tous les personnages de l'histoire. Andy est la loi qui régit cet univers matériel ; il est passif dans le sens où il ne fait que réagir aux actions des personnages. Il n'est l'adversaire de personne, il est simplement celui qui vient rappeler la loi suprême de cet univers, qui est en même temps (scénario brillant) le thème du film : le temps qui passe et fait vieillir.
Héros, adversaire principal et univers du récit dans une histoire d'amour tragique
Exemple : Roméo et Juliette
Dans une tragédie l'univers prend une place beaucoup plus importante qu'ailleurs, car il est fait d'un ensemble de règles formant un engrenage mortel. L'événement déclencheur représente le moment où ceux qui vont mourir mettent la main dans l'engrenage et signent leur arrêt de mort.
Dans une tragédie, il est donc tentant de penser que l'univers est l'adversaire principal du héros. Mais en réalité l'univers n'exerce de pression sur le héros que si celui-ci en enfreint les règles. Il est donc passif. L'adversaire principal du héros est un personnage qui incarne de manière active la pression potentielle contenue dans les règles de l'univers, quelqu'un qui bouge et vient exercer sur les faiblesses du héros (qui sont toujours, d'une manière ou d'une autre, le résultats d'infractions aux règles de l'univers) toute la force de coercition de ces règles, sans même attendre que le héros les ait enfreintes.
Les faiblesses de Roméo et de Juliette sont leur appartenance familiale. Définition de la faiblesse : ce qui empêchera le héros de combler son désir. On voit que la faiblesse est structurellement liée à l'adversaire principal, qui est le personnage le plus à même de l'attaquer (de faire que cette faiblesse empêche le héros d'avancer). Dans Roméo et Juliette, la famille de Roméo fait partie de l'univers. Sa faiblesse est son appartenance à cette famille, ce qui veut dire sa soumission à certaines règles précises de cet univers. De même pour Juliette. Ils sont chacun l'adversaire principal de l'autre parce qu'ils pointent cette faiblesse pour dire à l'autre : nous ne pouvons pas être ensemble. Ce n'est pas la famille de Juliette qui est l'adversaire principale de Roméo, mais Juliette elle-même, car c'est Juliette qui a le pouvoir actif de faire souffrir Roméo jusqu'au plus profond de lui-même.
L'univers prend surtout de l'épaisseur et du sens à travers ses règles (bien avant les décors, l'esthétique, etc.). La règle principale de l'univers dans Roméo et Juliette est la rivalité mortelle des deux familles, règle qui implique une conséquence directement coercitive pour les amoureux : mariage impossible entre deux familles. L'univers n'exerce donc une pression réelle sur eux que s'ils enfreignent la règle, c'est-à-dire décident de se marier.
A cause de cet univers, la confrontation de leurs deux individualités (c'est-à-dire leurs désirs propres, et dans ce cas : être fidèles aux règles familiales) engendre l'impossibilité de leur désir commun (l'amour).
C'est une tragédie parce que la résolution du conflit entre les deux amants (résolution qu'ils espèrent de toutes leurs forces et à laquelle ils ne peuvent résister) va entraîner leur mort. A partir du moment où ils sont tombés amoureux, il n'était donc plus possible pour eux d'échapper au malheur : où ils acceptent de ne pas vivre leur amour et restent malheureux jusqu'à la fin de leurs jours, ou ils décident de le vivre et se condamnent à mort.
Parce qu'ils parviennent chacun à dépasser leur faiblesse psychologique (leur attachement trop fort à leur famille et à ses codes) et leur faiblesse morale (leur mépris de tout ce qui a trait à l'autre famille) et à satisfaire leur désir commun, ils vont déchaîner contre eux la force de coercition de tout leur univers. C'est en effet à cause de la rivalité terrible entre leurs deux familles que Juliette est obligée d'utiliser le stratagème très risqué de la potion, créant ainsi le malentendu et le suicide de Roméo, puis son propre suicide.
Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.
Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.
Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique).
Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?
A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.
On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.
En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.
Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs.
Thomas Boussion
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