Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 17:32

Rappels sur l'empire

« L'empire » est un ensemble de réseaux de domination. Dominer, cela veut dire contrôler la situation pour la rendre conforme à ce que l'on croit être ses intérêts. La domination est donc la fin de toute action politique. Elle s'exerce toujours, en dernière instance, au nom des valeurs, c'est-à-dire au nom de la hiérarchisation ultime entre ce qui est bien et ce qui est mal. La raison en est simple : les valeurs interrompent le raisonnement, imposent un absolu au-delà duquel la raison n'a plus de pouvoir. Les valeurs en politique, c'est un peu comme le big-bang en physique : au-delà, il est impossible de réfléchir parce que les catégories de réflexion elles-mêmes sont fondées par cet événement déclencheur de l'univers.

Les valeurs prises ensemble forment une idéologie plus ou moins cohérente qui justifie l'existence même des hommes et leurs actions. Ainsi par exemple, l'idéologie de l'empire se base aujourd'hui sur un double arsenal de valeurs : les Droits de l'homme d'une part, et le Talmud d'autre part. Les « droits » que les premiers prétendent fournir à tous les hommes sont utilisés en dernière instance par le second pour justifier la domination politique d'une minorité dans toutes les sphères du pouvoir impérial.

Si les valeurs impériales pouvaient se résumer aux Droits de l'homme, il n'y aurait tout simplement pas d'empire, puisque rien dans ces droits ne pourrait justifier, par exemple, de bombarder un pays ou, dans un autre domaine, de spéculer sur les matières premières agricoles pour s'enrichir en affamant des millions de gens. Cela n'est possible que grâce au raisonnement talmudique (qui n'est pas l'apanage d'individus juifs, comme le prouvent tous les jours de nombreux protestants et d'autres plus nombreux encore se disant athées), qui recommande d'agir d'abord dans ses propres intérêts avant de prendre en compte le bien-être des autres. De la même manière que le Talmud, dans le texte, recommande aux juifs de mentir, d'escroquer ou même de ne pas porter assistance aux non-juifs si en cela ils préservent les intérêts des juifs – ce qui veut dire de la minorité privilégiée des juifs, et jamais des juifs pauvres ou dominés –, le raisonnement talmudique, par extension, recommande aux minorités au pouvoir de mentir (par les médias), d'escroquer (par la banque) et de tuer (par l'OTAN) si cela sert leurs intérêts. Nul besoin d'être juif donc pour suivre les préceptes du Talmud. Les valeurs contenues dans ce dernier permettent à tous ceux qui veulent dominer aujourd'hui – pour obtenir au final, comme d'habitude : argent, sexe et honneurs – d'exercer cette domination au nom d'un autre ensemble de valeurs : les droits de l'homme et les intérêts des peuples.

Pour d'autres développements sur ces notions, voir l'article : Qu'est-ce que l'empire ?

A l'aune de ces remarques, examinons maintenant le rôle de la « culture » dans la domination impériale.

 

La culture officielle est une culture objectivée

A l'école et dans les médias (et, du coup, dans la plupart des esprits), ce que l'on appelle « culture » est une réalité objectivée : elle est rendue objet, et donc détachée de son sujet. Lorsqu'on dit d'un individu qu'il est « cultivé », on sous-entend qu'il possède de la culture. Pour évaluer l'étendue de la culture d'un individu, on quantifie donc ses pratiques (voyages, rencontres culturellement variées, fréquentations dans son propre pays des lieux faisant références à des cultures étrangères, etc.) et ses connaissances (quantité d'informations connues sur des cultures différentes et capacité à en parler, à les diffuser). Il s'agit donc de la quantification d'une qualité : l' « ouverture d'esprit ».
Plus encore qu'objectivée (pensée comme extérieure à soi), la culture devient même une réalité réifiée : elle est incarnée dans des objets, dans des manifestations qui n'ont plus d'attache individuelle. Plus précisément, ces manifestations culturelles n'ont plus d'attache intime aux individus. Comme dirait Bergson, la culture entendue de cette manière est une notion déployée dans l'espace, extérieure à l'individu et non pas inscrite dans la durée, dans un mélange intime entre la personnalité et le monde.

Fonctions sociale et économique de la culture réifiée
La réification de la culture remplit au moins deux fonctions : sociale et économique.
Elle permet d'abord l'expression de la partie la plus superficielle de l'existence individuelle, à savoir la surface sociale. Parce qu'elle est valorisée, la quantité de culture individuelle devient un instrument pour se distinguer du reste de la population. L'individu cultivé est considéré comme ayant des connaissances supérieures et des pratiques plus ouvertes vers les autres et, dans une société où le pouvoir politique combat la tradition et impose le multi-culturalisme (sur tous les plans : ethnique, national, mais aussi musical, etc.), montrer une certaine quantité de culture extérieure devient un instrument de promotion sociale.

Le pouvoir politique aujourd'hui étant très fortement lié au pouvoir économique, il est tout aussi logique que la culture réifiée remplisse une seconde fonction : à titre de marchandise, elle devient commercialisable. Réifiée, la « culture » est détachée en effet de tout ce qui fait obstacle au commerce, à savoir toutes les déterminations particulières d'histoire, de territoire, de langue, etc. qui fondent l'enracinement des individus. Pour se diffuser massivement, les produits culturels doivent être standardisés, c'est-à-dire ramenés dans leurs caractéristiques identitaires au plus petit dénominateur commun à tous les individus susceptibles de l'acheter. Échangeables, les produits culturels deviennent ainsi marchandises et l'industrie de la « culture » peut donc générer d'importants revenus.

 

Le cas hollywoodien
Il ne faut pas voir dans l'exportation massive des produits culturels états-uniens à l'identité nationale marquée, par exemple les films hollywoodiens basés sur des éléments d'histoire propres à ce pays, une preuve de la rentabilité du marquage national sur le plan commercial. En réalité, ces films reçoivent une audience massive parce que le plus petit dénominateur commun du marché dans lequel ils sont exportés est le socle même de valeurs à partir duquel leurs films sont construits. Autrement dit, les films hollywoodiens s'exportent parce que les populations du monde entier ont, dans leurs valeurs, quelque chose en commun avec les valeurs exprimés par les scénarios hollywoodiens. Une autre manière de le dire : les films hollywoodiens sont standardisés avant tout sur le plan moral.

Ces valeurs prennent leur origine, essentiellement, dans l'histoire particulière des États-Unis et notamment dans la fusion moderne du puritanisme calviniste des origines avec l'économie de marché. Si elles sont présentes, même inconsciemment, dans les esprits d'une majorité écrasante d'individus, au moins en Occident, les rendant ainsi réceptifs à l'essence même des scénarios hollywoodiens, c'est avant tout parce la domination impériale prend elle aussi sa source dans ces valeurs et les a imposées pour asseoir sa domination. C'est du « soft power » en cercle fermé : convertir la population mondiale aux valeurs qui, parce qu'elles promeuvent à la fois le déracinement, l'individualisme et la toute-puissance du commerce, justifient la domination économique et géopolitique d'une certaine élite financière judéo-protestante, permet d'asseoir cette domination et de l'entretenir. Parce qu'elle domine, une élite peut diffuser les valeurs qui justifient cette domination et ainsi asseoir davantage sa domination.

Il est donc tout à fait possible de faire des fictions mettant en scène des personnages évoluant à des époques et dans des régions très marquées, tout en les vendant quand même à la planète entière. Pour cela, il faut brosser le spectateur dans le sens d'une certaine partie de ses valeurs. Cela ne veut pas dire brosser le spectateur dans le sens de son enracinement et donc des valeurs parmi les siennes qui sont le produit de cet enracinement, mais bien de faire appel aux valeurs standardisées de l'empire, qui s'ajoutent dans chaque spectateur ou presque aux valeurs issues de l'enracinement et finissent même, souvent , par les remplacer.

Cette stratégie n'est d'ailleurs pas propre aux productions hollywoodiennes. Prenons le cas de l'Angleterre communautariste contemporaine. Si le communautarisme est une réalité, il passe très mal à l'écran car il est théoriquement incompatible avec le socle commun de valeurs des peuples mondialisés, invités à se métisser aussi bien culturellement qu'ethniquement. Ainsi, on vendra difficilement à la terre entière un film qui mettrait en scène deux êtres de deux cultures différentes attirés l'un par l'autre mais choisissant délibérément de privilégier leur attachement familial, territorial, religieux et traditionnel en général au détriment de leur relation, pour la simple raison qu'ils ne veulent pas changer de mode de vie. On préférera recourir à la primauté de l'émotion et montrer deux être finissant par transcender leurs différences ethniques, territoriales, linguistiques, etc. pour vivre leur relation amoureuse avant leur relation intime à leur milieu d'origine et leurs ancêtres, ce qui nous donne Just a kiss (Ae fond kiss, Ken Loach, 2003). Nul besoin de traduire le titre en français d'ailleurs, la langue de l'empire suffira à faire passer ces valeurs standards. Mondialisme, multi-culturalisme, langue mondiale et culture de masse ne font qu'un.

 

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Culture réifiée contre culture intime

La culture objectivée, extérieure, spatialisée, parce qu'elle est déracinée par définition, est donc échangeable à la fois sur la marché social, pourvoyeur de statuts, et sur le marché économique, pourvoyeur d'argent.

La culture extérieure est une désincarnation dans le sens où elle est détachée du sujet et de tout ce qui en fait le produit particulier de l'histoire (des luttes et de la domination), de la langue, de la terre, etc. bref, de tout ce qui lie le sujet, l'individu, à ceux qui lui ressemblent. La culture objectivée est donc à la fois l'expression et le moteur d'un certain individualisme.

Parce qu'elle est avant tout une lutte pour l'existence (à travers son rôle de distinction sociale notamment), donc une lutte contre la mort, et qu'elle a pour origine l'arrachement de l'individu aux collectifs dont il est issu, la culture objectivée a pour effet logique de supprimer tout le sens que la culture en général peut donner à l'existence individuelle. Vouée à la mort, l'existence d'un individu n'a pas de sens, tombe dans l'absurde ; le sens profond de la vie individuelle ne peut venir que du dépassement de la mort. Une culture qui empêche les individus de vaincre la mort est une culture qui tue le sens de leur existence.

A contrario de la culture objectivée, il existe une manière intime d'être « cultivé ». Elle consiste pour un individu à incarner les traditions dont il est issu, c'est-à-dire les pratiques rituelles mais aussi les connaissances et savoir-faire inscrits et appris dans la durée et qui relient cet individu aux groupes historiques auxquels il appartient.

Contrairement à la culture objectivée et même réifiée qui déracine, arrache l'individu au collectif et le projette dans une lutte individualiste contre la mort promise à l'échec, la culture intime donne du sens à l'existence en liant l'individu au collectif. Perpétuer les traditions qui fondent un collectif, c'est faire durer ce groupe humain et, de la même manière que l'espèce humaine survit tous les jours à la mort de ses individus, c'est offrir à son existence individuelle la possibilité de survivre à la mort par la perpétuation du collectif.

La culture entendue comme attachement au groupe, incarnation de son histoire et de ses règles  est donc avant tout intérieure, intime car bien plus proche du corps et de l'inconscient que du concept – qui fonde justement sa puissance d'expression du monde sur l'objectivité. De ce point de vue, il est tout à fait possible pour un individu de n'avoir aucune connaissance extérieure à sa sphère de vie quotidienne, de n'avoir jamais voyagé, de n'avoir jamais ouvert un bouquin ni vu un film, et d'être tout de même très cultivé, parce qu'il connaît intimement sa culture, qu'il l'incarne au quotidien – sans pour autant connaître un traître mot de son histoire, de ce qui existe ailleurs, etc. Remarquons toutefois que l'un n'empêche pas l'autre : culture intime et connaissance du monde extérieur sont compatibles. Il est même probable que l'on ne puisse pas comprendre la culture des autres si' l'on n'a pas soi-même éprouvé le rapport intime à la culture.

 

Culture objectivée et stratégie de domination impériale

On comprend que la culture comprise comme « intime » soit combattue par les agents de la domination impériale. En effet, parce qu'elle lie directement (sans intermédiaire et sans extériorité) les pratiques individuelles à des déterminations historiques collectives particulières, elle ne se vend ni sur le marché des statuts ni sur le marché économique, ou bien seulement à des groupes très restreints. En cela, elle ne peut asseoir aucune domination d'une élite sur un peuple, et peut même faire résistance, à l'échelle locale au moins, à cette domination.

Mais surtout, les forces impériales n'ignorent pas que la culture objectivée peut provoquer un véritable effet de levier et transformer la société dans le sens d'une plus grande valorisation encore de ce type de culture et du déracinement qu'elle implique. Diffuser massivement une culture dans laquelle les individus sont déracinés n'a pas pour seul effet de proposer une alternative à l'enracinement ; cette diffusion permet aussi de détruire directement l'enracinement. La fascination notamment pour le spectacle – qui est émotion – fait oublier tout ce qu'un scénario contient de valeurs et de vision du monde. Le spectacle nous imprègne et, parce qu'il est émotion, nous pénètre, substituant à la connexion intime de l'individu aux groupes humains une volonté individualiste de recherche du plaisir.

Il ne faut pas sous-estimer la place de l'émotion dans les stratégies de domination des agents impériaux. A la toute fin de la chaîne de motifs et de conséquences qui enchaîne un individu à des stratégies provoquant le malheur des autres, on trouve en effet toujours le plaisir individuel. On remarquera donc que la domination d'une élite déracinée sur les peuples déracinés par les moyens de la culture réifiée, du pouvoir bancaire et de la puissance militaire fait une place de choix à une notion que la psychanalyse, fondée et et pratiquée on le sait par de fervents catholiques et musulmans, résume dans le concept de libido. Ceci expliquant cela, la boucle historico-conceptuelle est bouclée.

Publié dans : Cinéma et politique - Par Thomas Boussion
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Présentation


Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.

Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.

Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique). 

Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?

A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.

On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.

En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.

Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs. 

 

Thomas Boussion

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