Jeudi 13 janvier 2011 4 13 /01 /Jan /2011 08:38

 

Voici l'affiche du film The Dark Knight telle qu'elle a été présentée en France lors de sa sortie en salles :

 

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Initiation à l'intrigue

La première fonction d'une affiche de film est bien souvent de nous renseigner sur les grandes lignes de l'intrigue. Ici, nous apprenons dès le premier coup d'œil qu'une attaque a eu lieu dans une grande ville, et que cette attaque a mis un homme-chauve-souris très en colère. Par conséquent, il semble probable que le film racontera la manière dont ce super-héros essaiera de retrouver le coupable et de le punir. A cet égard, le titre est à première vue sans équivoque : si notre super-héros est un « chevalier », c'est bien qu'il va nous aider à nous défendre contre ce qui nous menace.

Nous remarquons aussi que la menace est probablement de grande ampleur. L'affiche ne montre pas une vitrine de magasin cassée par quelques encapuchés, mais le trou béant et incandescent d'une explosion ayant ravagé sur toute sa largeur la façade d'un immeuble d'une quarantaine d'étages. C'est un brasier immense, une brèche qui évoque une blessure profonde, le tout aux couleurs de l'enfer. Autrement dit, c'est du sérieux.

 

Evocation du héros et de son adversaire principal

L'affiche entend également donner quelques indications sur les personnages qui vont peupler le récit.

En le présentant tout seul en présence de ce chaos, on suggère d'abord que le héros incarne l'unique rempart contre le mal. Cela ne veut pas dire que personne ne l'aidera dans cette tâche ; cela veut dire qu'en dernière instance, il sera l'ultime ligne de défense.

Une chose est fortement suggérée : la menace est actuelle, très actuelle à en juger par l'intensité du brasier, et, du coup, susceptible de se reproduire. Du coup, la position du héros sur l'affiche nous renseigne sur son attitude : il ne tourne pas le dos pour regarder le brasier, dans une posture qui paraîtrait impuissante et passive. Au lieu de cela, Batman tourne le dos à l'immeuble détruit, qui appartient au passé, et s'interpose entre le brasier et l'auteur des attaques, comme pour dire : « Nous avons été touchés une fois, mais ça n'arrivera plus. »

Qui est donc cet ennemi qui frappe si fort ? Intelligemment, l'affiche ne nous le dit pas (intelligemment, car n'oublions pas qu'il s'agit de marketing, et que le but n'est pas de raconter l'histoire, mais de donner envie d'aller la regarder dans une salle de cinéma). La menace terrible qui pèse sur Gotham City est de nature inconnue. La seule chose que le spectateur puisse connaître de cette menace, c'est l'effet produit lorsqu'elle se concrétise : un trou énorme dans un immeuble, dont on déduit des morts nombreuses.

En tout cas, c'est tout ce que pouvaient deviner les spectateurs français. Aux États-Unis, l'affiche apportait une précision de taille, en l'occurrence une phrase d'accroche :

 

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« Welcome to a world without rules. » La menace se précise : non seulement elle est capable d'infliger des dégâts considérables, mais de surcroît, elle n'obéit à aucune règle, demeure imprévisible. C'est une donnée capitale. Si l'ennemi obéit à des règles, se comporte selon un ordre, et dessine ainsi ce que les anglophones appellent un « pattern », alors nous pouvons nous préparer de manière précise pour parer à de nouvelles attaques. Nous pouvons même attaquer cet ennemi avant qu'il ne nous attaque à nouveau, et l'empêcher de nuire à jamais. (C'est d'ailleurs toujours le préalable des intrigues où interviennent des tueurs en série : le héros doit dans un premier temps comprendre son adversaire, trouver le sens de son action, c'est-à-dire la règle qui unit tous ses meurtres, leur raison.)

Si nous ne sommes pas en mesure d'identifier ce pattern, ce sens de l'action de notre assaillant, notamment à travers les raisons qui le poussent à nous attaquer, alors nous ne pouvons que nous inquiéter dans tous les sens, et nous maintenir indéfiniment sur nos gardes, vigilants, voire paranoïaques. Dès lors, il devient possible aux autorités qui régissent nos institutions et nos lois de nous entraîner vers des situations de peur collective propres à nous faire accepter à peu près n'importe quoi sous couvert de vigilance.

Ainsi, l'adversaire principal de Batman aura pour caractéristique essentielle d'échapper à toute raison. Sa folie sera son principal avantage sur notre héros, parce qu'elle lui donnera toujours une longueur d'avance. Il ne sera arrêté ni par la raison, ni par la morale, ni par aucun système de pensée propre à imposer des barrières. Son nom même, le « joker » – le bouffon, le fou – est un symbole de cette capacité à dépasser toutes les limites du comportement humain.

Que fera notre héros face à cette menace ? Il est impossible de le dire en se basant sur l'affiche, qui n'est pas une bande-annonce. Néanmoins, il est possible de deviner que Batman ne sera pas un héros limpide, à l'objectif pur et à la stratégie linéaire. Comme souvent pour signifier l'ambivalence, le personnage est en effet représenté en partie à la lumière, en partie dans l'ombre. Cela signifie deux choses : il est un homme partagé entre une face publique et une face clandestine d'une part, et au comportement à la fois bon et mauvais d'autre part.

 

Evocation du monde réel

Jusqu'ici, nous avons volontairement occulté une évidence frappante : l'affiche de The Dark Knight rappelle les attentats du 11 septembre 2001. J'invite ceux qui ne l'ont pas remarqué à (re)visionner quelques films ou photos de cet événement. Vous ne manquerez pas d'y voir une forte correspondance. Il est temps de l'évoquer car elle nous emmène tout droit vers le fond du film, à savoir le "débat moral".

Outre le fait qu'il s'agisse de l'impact de quelque chose de massif dans un immeuble de grande hauteur, l'attentat représenté sur l'affiche comporte dans ses détails certaines autres caractéristiques qui laissent penser que les auteurs de l'affiche ont délibérément cherché la ressemblance avec le 11-Septembre. Notamment : l'endroit de l'impact (pas en bas, pas tout en haut, mais aux trois quarts de la hauteur), la forme de l'impact, les débris dans l'air, la fumée s'échappant par le haut, la poussière au sol, les débris incandescents s'écoulant comme de la lave depuis le trou de l'impact (de l'acier fondu ?!). 

 

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L'affiche comme passage du réel à la fiction

Résumons. Au pied de cet enfer, Batman se tient droit, fier, résolu. Poings fermés, prêt à frapper. Le titre et sa posture sont clairs : il est le chevalier qui entend nous défendre contre une menace terrible. Le brasier de l'immeuble nous indique que cette menace est de type 11-Septembre, c'est-à-dire terroriste. La phrase d'accroche, quant à elle, précise, en même temps que l'arène dans laquelle se déroulera l'intrigue, la portée de la menace : elle est mondiale. (Cela veut d'ailleurs dire deux choses : 1) le terrorisme peut frapper n'importe où dans le monde ; 2) vice-versa : le monde entier est une menace potentielle. Ce second point sera confirmé dans le film par la composition multi-ethnique de la mafia locale, représentant les terroristes du monde entier. Bouh !)

Rappelons maintenant que ce que nous nommons « débat moral », terme emprunté à John Truby, est constitué de l'ensemble des interrogations morales soulevées par les comportements des personnages du film, ainsi que de l'ensemble des positions morales qu'ils prennent et qui apportent autant de réponses à ces interrogations. Pour le dire plus simplement, le débat moral est la discussion entre les personnages du film à propos de la manière dont il faut se comporter dans la vie. Bien sûr, cette discussion ne prend pas toujours la forme d'une conversation. Elle ne la prend même que très rarement. Le propre des films hollywoodiens est de faire passer cette discussion par les actions plutôt que par les mots. Les comportements des personnages sont des prises de positions. Après visionnage de The Dark Knight, on peut dire que le débat moral y est le suivant : qui, du chevalier clandestin ou du représentant de la loi, est le plus légitime pour défendre Gotham City face à la menace nouvelle et imprévisible incarnée par le Joker ?

L'affiche, en présentant le héros devant un arrière-plan rappelant le 11-Septembre, prend ici sa fonction marketing essentielle : elle relie le monde réel (le monde de 2008 dans lequel le quidam marche sur un trottoir et découvre l'affiche) au monde de la fiction (le monde que le quidam devenu spectateur regarde dans la salle de cinéma). L'affiche de The Dark Knight a pour fonction d'expliquer au spectateur que l'intrigue du film a une résonance très actuelle, le concerne, parle de lui. Elle lui dit, en l'occurrence, que le débat moral dans le film est une sorte de métaphore du débat moral réel qui inspire la géopolitique états-unienne. Autrement dit, la confrontation qui opposera Batman et ses alliés (notamment le procureur et la police) au Joker sera une sorte de métaphore de la « confrontation » entre les États-Unis et le « terrorisme international ». Tout au moins, le débat moral du réel et celui de la fiction présenteront des analogies.

En outre, cet opus ne s'appelle pas The Knight, mais The Dark Knight. En voulant donner à son héros un côté sombre, clandestin, violent, presque mauvais, on peut penser que le film entend donner un écho aux interrogations critiques  dans certains milieux instruits (notamment une partie de Hollywood) concernant le bien-fondé de la politique étrangère de leur pays. On peut éventuellement voir dans cette explication le pourquoi de la forme particulière de l'impact dans l'immeuble. Celui-ci dessinant exactement la silhouette de notre héros chauve-souris lorsqu'il déploie ses ailes, peut-être les auteurs du film ont-ils voulu dire que le 11-Septembre est une sorte de « retour de bâton » de la politique étrangère états-unienne.

Rien de très subversif là-dedans, en tout cas. Les films moralement dissidents font rarement 1 milliard de dollars de recettes.

 

Voir aussi :

Analyse d'une affiche : Shutter Island (Martin Scorsese, 2010)

Analyse d'une affiche : The Social Network (David Fincher, 2010)

Articles de la catégorie "L'affiche"

Pour le passage du réel à la fiction : Analyse d'une bande-annonce : Transformers 3 (Michael Bay, 2011)

Publié dans : L'affiche - Par Thomas Boussion
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Commentaires

Han bien vu le rapprochement avec l'image du 11/09/01 avec l'affiche, j'avais jamais réellement pisté !

Je tiens des potes un blog de ciné de qualité www.ASBAF.fr viens faire un tour, see ya

Commentaire n°1 posté par Vincent le 08/03/2011 à 20h07

Il y a un autre élément de lecture dans l'affiche qui, je pense, mérite d'être mentionné: la déflagration prend la forme du sigle de batman, ce qui peut signifier 2 choses: cette explosion peut-être interprètée comme une fausse signature : le spectateur sait que Batman n'est pas le genre d'homme à utiliser de telles méthodes (à moins que le chevalier ne se révèle vraiment plus "dark" que ce qu'on imaginait), elle a donc de grandes chances d'être l'oeuvre de son nouvel opposant qui chercherait ainsi à tromper le reste du monde sur l'identité du terroriste. Le nouvel opposant cherche à nuire au superhéros en le discréditant. Je ne crois pas que ce soit au final le cas dans le film mais en tant que simple analyse d'affiche, je pense que cette piste se tient, non?. De plus, l'attaque visant clairement le superhéros dans son intégrité (il ne s'agit pas d'une simple explosion mais d'une véritable parodie du signal servant à la police pour appeler batman à la rescousse, un équivalent de "Help"), l'opposant lance par cette pique une invitation personnelle à un jeu mortel tout en restant pour l'instant dans l'ombre.

Commentaire n°2 posté par julien leconte le 25/01/2012 à 22h57

Présentation


Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.

Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.

Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique). 

Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?

A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.

On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.

En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.

Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs. 

 

Thomas Boussion

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