Partager l'article ! Analyse d'un monologue : Independence Day (Roland Emmerich, 1996): En France et probablement dans beaucoup de pays dans le monde, la plupart des ...
En France et probablement dans beaucoup de pays dans le monde, la plupart des gens qui ont vu Independence Day n'ont pu s'empêcher de rire lorsque le Président des Etats-Unis prononce son monologue avant l'assaut final contre les extra-terrestres. D'autres (plus rares!) ont été émus. En tout cas, ce passage ne laisse pas indifférent et mérite qu'on s'y intéresse.
Avant d'en faire une rapide analyse, en voici la retranscription :
THE PRESIDENT
Good morning. In less than an hour, aircraft from here will join others from around the world. And you will be launching the largest aerial battle in this history of mankind. Mankind... That word should have new meaning for all of us today. We can't be consumed by our petty differences anymore. We will be united in our common interests.
Perhaps it's fate that today is the 4th of July, and you will once again be fighting for our freedom, not from tyranny, oppression, or persecution -- but from annihilation. We're fighting for our right to live, to exist. And should we win the day, the 4th of July will no longer be known as an American holiday, but as the day when the world declared in one voice: "We will not go quietly into the night! We will not vanish without a fight! We're going to live on! We're going to survive!"
Today, we celebrate our Independence Day!
Traduction trouvée sur un site de sous-titres :
LE PRESIDENT
Bonjour. Dans moins d'une heure, nos avions en rejoindront d'autres dans le monde entier, dans la plus grande bataille aérienne de l'histoire de l'humanité. Humanité. Ce mot devrait avoir un nouveau sens pour nous tous aujourd'hui. Nous ne pouvons plus nous laisser aller à nos mesquineries. Nous serons unis par un intérêt commun.
Peut-être est-ce le destin qu'aujourd'hui soit le 4 juillet. Et que nous nous battions encore pour notre liberté. Non pas face à la tyrannie, l'oppression ou la persécution. Mais l'anéantissement. Nous nous battons pour notre droit de vivre, d'exister. Et si nous gagnons aujourd'hui, le 4 juillet ne représentera plus une fête nationale américaine, mais le jour où le monde a déclaré d'une seule voix : "Nous ne partirons pas sans protester ! Nous ne disparaîtrons pas sans lutter ! Nous continuerons à vivre ! Nous survivrons !"
Aujourd'hui, nous célébrons la Fête de notre Indépendance !
Construction générale du monologue
Comme tout bon dialogue, un monologue réussi se pense, il ne s'improvise pas. La méthode est assez bien exposée par John Truby (cf Bibliographie), et j'en rappelerai juste les principes généraux. Un monologue se construit sur le modèle du triangle inversé, c'est-à-dire un triangle dont la base est en haut et la pointe en bas. Cela signifie qu'il faut, idéalement, commencer par une phrase dont le contenu est large, et finir de manière concise, avec tout à la fin une phrase-clef ou, encore mieux, un mot-clef qui exprime à lui seul un maximum de choses. Ce qui apparaît en dernier est ce qui sera le plus mis en valeur, quoi qu'il arrive. Il importe donc de bien choisir ce qui figurera à la pointe du triangle.
Dans le cas du speech du Président dans Independence Day, la technique est tout à fait respectée. Thomas Whitmore (c'est le nom du personnage, mais on l'appelera Tom parce qu'on l'aime bien) commence par exposer la situation : c'est la mouise, les aliens sont là, et l'heure est venue de contre-attaquer. Il n'y va pas par le dos de la cuiller, et élargit tellement son point de vue qu'il rapporte les événements du film à l'histoire entière de l'humanité. Ainsi, l'enjeu est posé dès le début et de la manière la plus large qui soit. Passons maintenant directement à la fin du monologue. Qu'observe-t-on ? Les deux derniers mots ne sont rien de moins que le titre du film. On voit donc que les scénaristes ont composé leur monologue dans les règles de l'art : début le plus large possible (permet de situer l'importance de l'enjeu) et fin la plus concise (résumée) possible (permet d'exprimer la quintessence du propos du monologue).
La naissance des Etats-Unis comme modèle d'émancipation pour l'humanité...
Donc, le monologue se termine sur les mots "Independence Day", qui sont tout à la fois le titre du film et le nom de la fête nationale américaine. Et tout est là : ce monologue en son entier fait la jonction entre la fiction et le réel. Rappelez-vous, nous avons déjà vu ça ailleurs : dans la scène finale d'Indiana Jones et la dernière croisade, où les scénaristes essayaient (avec brio) de lier les actions physiques du héros (fictives) à un discours religieux (bien réel puisqu'il est celui du christiannisme). C'est le grand principe du cinéma américain, et ce qu'il fait le mieux à mon sens : les films parlent du monde réel, indépendamment de leur caractère réaliste ou fantastique.
Dans ce monologue, tout est fait pour établir une analogie entre le combat que les personnages mènent dans le film et le combat qui a permis, dans l'histoire réelle cette fois, la naissance des Etats-Unis. Ce monologuie représente donc la manière dont les scénaristes voient l'histoire des Etats-Unis. Petite étude de texte pour nous en convaincre :
1) Passons sur la première phrase. Elle est purement narrative, c'est-à-dire qu'elle rappelle les événements et ceux qui vont arriver ; elle ne parle que du film, pas du réel. Le point de vue est le plus large possible, pour pouvoir resserer au fur et à mesure. Notez tout de même qu'au moment où le Président commence, le thème musical est le même que dans la toute première scène du film (voir l'article sur la scène d'ouverture). Dans l'inconscient du spectateur, le signal est clair qu'il s'apprête à voir une scène très significative par rapport à l'histoire qu'on lui raconte.
2) Puis viennent les phrases suivantes : "Humanité. Ce mot devrait avoir un nouveau sens pour nous tous aujourd'hui. Nous ne pouvons plus nous laisser aller à nos mesquineries. Nous serons unis par un intérêt commun." Le mot-clef est évidemment "humanité". Mais comme tout mot-clef bien utilisé, il possède un double sens : un sens pour la fiction, et un pour le réel. Dans le film, le Président parle du genre humain. Très bien. Cela fait sens pour les personnages, puisqu'ils se battent contre des extra-terrestres. Mais si l'on s'en tient à ce sens, le film ne nous concerne absolument pas, nous, spectateurs. Nous ne nous battons pas contre des aliens, et toute cette histoire est un joli spectacle mais n'a aucun rapport avec la réalité. L'intérêt de ce film réside donc dans le second sens que les scénaristes ont greffé sur l'intrigue. Si le président évoque une humanité unie au-delà des "différences", il faut essayer de comprendre ce que ce peuple uni peut représenter dans le monde que nous connaissons. L'entité à laquelle les scénaristes font référence est ici la nation. Et dans cette première partie de son monologue, le Président résume justement le principe de formation d'une nation, quelle qu'elle soit : "Nous serons unis par un intérêt commun."
3)"Peut-être est-ce le destin qu'aujourd'hui soit le 4 juillet." La nation est identifiée par son emblème (fête nationale) : lorsque le président parle de l'humanité, les scénaristes parlent de la nation américaine.
4) "Et que nous nous battions encore pour notre liberté. Non pas face à la tyrannie, l'oppression ou la persécution." Rappel de la manière dont le peuple américain a historiquement conquis (en tout cas dans l'esprit des scénaristes !) son indépendance et est devenu une nation.
5) "Mais l'anéantissement. Nous nous battons pour notre droit de vivre, d'exister. Et si nous gagnons aujourd'hui, le 4 juillet ne représentera plus une fête nationale américaine, mais le jour où le monde a déclaré d'une seule voix : ..." Ici les scénaristes font explicitement le rapport avec l'histoire pour mieux revenir à la fiction, en expliquant que les personnages ne se battent pas pour les mêmes raisons que les américains historiques lorsqu'ils ont conquis leur indépendance. Le but : montrer que la lutte des personnages ets encore plus dramatique que celle des premiers étatsuniens.
6) "Nous ne partirons pas sans protester ! Nous ne disparaîtrons pas sans lutter ! Nous continuerons à vivre ! Nous survivrons !" On fait monter la pression (on s'achemine vers la pointe du triangle, la tension dramatique doit augmenter, d'où le recours à la citation, l'augmentation du volume de la voix du Président, son visage de plus en plus fâché et déterminé, et le style qui devient lyrique...!)
7) "Today, we celebrate our Independence Day!" Dans la logique du monologue, cette dernière phrase est parfaite, parce qu'elle est un parfait double sens : elle parle de la fiction, mais en établissant un rapport évident avec l'histoire réelle des Etats-Unis.
Conclusion de ce monologue : l'histoire des Etats-Unis est un modèle de conquête de la liberté. C'est pour cela qu'ils seront les leaders de la contre-offensive finale du film.
Pourquoi donc ce monologue est-il raté ?
Grâce au respect de ces techniques pleines de sens, les scénaristes auraient dû écrire là un excellent monologue. Pourtant, comme je le disais, rares sont les spectateurs qui ne rient pas lorsqu'ils voient cette scène pour la première fois. Independence Day n'étant pas vraiment une comédie, on peut légitimement se demander ce qui a foiré.
Je crois qu'on peut dire tout simplement que ce monologue en fait beaucoup trop. Le rôle des Etats-Unis, par la voix de leur président, est trop central, et les scénaristes en ont fait les sauveurs du monde de façon bien trop évidente. C'est sans doute cela qui coince avant tout, et c'est d'ailleurs le film en entier qui souffre de ce défaut de crédibilité. Les ficelles sont trop grosses entre la fiction et le réel, le spectateur comprend dès la première image que ce film est une apologie du rôle des Etats-Unis dans le monde. Peu importe qu'on soit d'accord ou pas avec ce que les scénaristes veulent faire passer ; le fait est que c'est trop évident. Du coup, le débat moral devient conscient dans l'esprit du spectateur, et le fait décrocher de la fiction. On voit là à quel point le risque est grand, lorsqu'on veut faire passer des valeurs, une morale, une position politique, de réduire la fiction à une expression pure et simple de ce thème. Il ne faut surtout pas que les personnages deviennent de simples incarnations de ces valeurs, et que leurs actions et répliques aient plus de sens par rapport au message que par rapport à l'intrigue fictive.
Le problème, c'est que lorsque le thème est trop gros, trop simple, trop monolithique, il devient très difficile d'en tirer des actions et répliques nuancées, et l'on tombe très vite dans l'énormité. Ici, bien que le monologue soit construit dans les règles, il est beaucoup trop grandiloquent. Et cela tient au thème du film : quand on veut faire comprendre que l'histoire des Etats-Unis est un modèle d'émancipation pour tous les peuples de l'humanité, on ne peut pas compter sur des répliques du genre "Passe-moi le sel." Il faut du vocabulaire grandiose, des tournures magnifiques, etc. Et quand on n'a que dix lignes pour faire comprendre l'essence du propos, c'est encore pire. Du coup, ce passage fait gentiment rigoler, parce que le propos de ce monologue est éventé depuis longtemps. On a compris depuis la première seconde ce qu'il essaie d'expliciter de manière grandiose ; et ce décalage est fatal, on se marre, on n'y croit plus, on décroche. Si l'on rajoute à ça la musique qui essaie de nous faire pleurer et le public du président qui y va de sa petite larme à l'oeil, puis exulte avec force saluts militaires lorsque les derniers mots sont prononcés, la scène devient grotesque.
Bref, on l'aura compris, ce n'est pas le monologue qui est raté, c'est le thème du film qui est grotesque. En tout cas, on comprend bien par cet exemple que si le thème du film est trop évident et/ou simpliste de par son titre, sa scène d'ouverture ou autre, le respect voire l'excellence des techniques de narration par ailleurs ne sauvera pas les meubles. Pour produire un propos qui puisse convaincre un public non conquis d'avance (par exemple le public européen pour Independence Day), les scénaristes doivent rendre le thème, les valeurs, la morale beaucoup plus fins et nuancés qu'ils ne l'ont fait là.
Ce blog propose des éléments d’analyse de certains scénarios de films américains. Le but est de réfléchir à la manière idéale de raconter une histoire fictive pour qu’elle dise, ou au moins suggère, beaucoup de choses sur le monde réel. Le cinéma étatsunien me paraît constituer une source inépuisable d’enseignements à ce sujet.
Il ne s’agit pas ici de raconter les films et d’en établir une fiche technique ; d’autres sites le font très bien.
Il ne s’agit pas non plus de procéder à ce que certains appellent la "critique" de ces films, et qui se résume bien souvent à un concours de pseudo-liberté de ton, de name dropping et d'expressions à la mode, le tout ne produisant aucun concept et constituant de simples stratégies de distinction visant à l'existence virtuelle (Internet ou presse classique).
Ici, j’essaierai en premier lieu de comprendre les techniques scénaristiques qui fondent la puissance du cinéma américain, et sa large diffusion. Pourquoi ça marche ? Pourquoi tant de personnes apprécient-elles les productions de cet empire du spectacle ? Qu’est-ce qu’un scénario efficace ?
A travers les différents articles de ce blog, je tenterai de montrer qu’il s’agit avant tout d’un problème de valeurs, et que la force d’un scénario réside avant tout dans la transmission d'une morale par le jeu de l’intrigue.
On pourra juger que certaines analyses sont parfois tirées par les cheveux. C'est possible ; mais il est aussi probable que notre inconscient soit plus mobilisé que nous ne le croyons lorsque nous regardons un film.
En outre, j'essaierai de tirer de ces analyses quelques conséquences plus globales, principalement sur le plan politique. Si le rayonnement mondial du cinéma hollywoodien provient de sa capacité à transmettre par le spectacle les valeurs anglo-étatsuniennes, il faudra notamment s'interroger sur la manière dont la lutte contre certaines de ces valeurs pourrait investir à son tour le cinéma de masse.
Notez enfin que si je reste le fondateur unique de ce blog, certains articles seront collectifs.
Thomas Boussion
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